La danse contemporaine est liée à la rencontre entre la libération du mouvement et les technologies de pointe. Si le phénomène, aujourd’hui, apparaît indissociable des progrès de l’informatique, il commence dès les prémisses de l’émancipation des chorégraphies par rapport aux codes du ballet classique.

Une danse de pointe

Dans les années 1890, l’Américaine Loïe Fuller utilise les premiers éclairages électriques pour donner des effets hypnotiques à sa Danse Serpentine. Elle fait même breveter les filtres colorés et les projecteurs rotatifs mis au point pour ses spectacles. Avec elle, la naissance de la danse moderne est déjà une affaire d’innovation technique.

Plus près de nous, au milieu des années 1970, Merce Cunningham commence par explorer les ressources du montage vidéo pour incruster ses performances dans des décors variés, avant d’être un des tout premiers à s’intéresser au numérique. En 1989, il s’associe avec les chercheurs de l’Université Simon Fraser de Vancouver pour créer LifeForms, le premier logiciel 3D de chorégraphie, et inventer de nouveaux mouvements qu’il reprend en 1991 dans Trackers. Figure de proue du mouvement Dance & Technology, il se pose en pionnier de la motion capture à 80 ans, le 23 avril 1999, avec Biped qui introduit des silhouettes dansantes sur la scène du Zelleabach Hall de Berkeley. Projetées en format géant sur une gaze tendue à l’avant-scène, elles accompagnent le corps de ballet.

Danse et technologie : un pas de deux — IP Dance, p. 14
Affiche de Jules Chéret (1893) — © Library of Congress

Mouvement et interactions

Au tournant des années 2000, la captation du mouvement par les ordinateurs exerce une véritable fascination sur les chorégraphes avant-gardistes. Dès janvier 1999, Bill T. Jones s’affranchit même de toute présence physique des danseurs avec Ghostcatching. Conçue avec Paul Kaiser et Shelley Eshkar, deux artistes numériques, l’installation questionne la place du corps dans la danse en limitant la performance aux évolutions de ses contours en 3D.

En 2000, Mark Coniglio, cofondateur de Troika Ranch avec Dawn Stoppiello, développe le logiciel multimédia Isadora – hommage à Isadora Duncan, la “mère de la danse moderne”– qui permet aux danseurs de contrôler en temps réel le son, l’éclairage et des projections vidéo. Les corps en mouvement, équipés de capteurs, entrent ainsi en interaction directe avec leur environnement scénique.

La compagnie australienne Chunky Move, fondée par Gideon Obarzanek travaille de son côté avec l’ingénieur et artiste allemand Frieder Weiss, concepteur de logiciels de captation de mouvement et de génération d’effets visuels, graphiques ou sonores. La vidéo interactive, synchronisée avec la chorégraphie, prend dès lors une place prépondérante. Dans Glow, en 2006, le mouvement de la danseuse crée en temps réel le paysage dans lequel elle évolue.

Danse et technologie : un pas de deux — IP Dance, p. 15
© Library of Congress

Une danse augmentée

Les techniques de réalité augmentée, de réalité virtuelle et d’IA générative sont aussi mises à profit pour repenser le dialogue entre les corps, les spectateurs et l’espace chorégraphique.

En 2004, dans Apparition, Klaus Obermaier et les chercheurs d’Ars Electronica Futurelab font interagir en temps réel deux danseurs équipés de capteurs avec des projections lumineuses et sonores qui semblent tantôt les guider, tantôt réagir à leurs mouvements. C’est comme si la technologie était un partenaire de plus sur la scène.

Le Français Gilles Jobin fait entrer les casques de VR dans la danse le 6 octobre 2017 avec VR_1, lors du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal. Cinq spectateurs plongent dans des espaces étrangement inquiétants. Leurs avatars y interagissent avec des danseurs virtuels, tantôt nains, tantôt géants. Fin 2020, Blanca Li et la maison Chanel lui emboîtent le pas avec Le Bal de Paris. Pendant 35 minutes, douze spectateurs et deux danseurs évoluent ensemble et en costumes dans un Paris mythique, reconstitué à 360°.

L’Anglais Wayne McGregor s’allie en 2017 au Google Arts & Culture Lab pour introduire l’IA dans Living Archive: An AI Performance Experiment. Entraîné sur ses archives, le programme suggère des mouvements inédits. Fin 2021, avec Kerryn Wise et Ben Neal, il propose Façades une expérience en VR utilisant la capture volumétrique. Transportés dans des décors de films, ils s’engagent physiquement et émotionnellement auprès des danseurs.

Pour les chorégraphes, la technologie n’est jamais un simple accessoire. La danse immersive vise toujours à amplifier les émotions des spectateurs. Quand Loïe Fuller, en 1905, incarne une chauve-souris dans un paysage gothique, c’est déjà pour faire frissonner son public.