Diplômé de l’École Nationale de Cirque de Montréal, Samuel Tétreault a débuté sa carrière en tant qu’équilibriste et remporté une médaille d’argent au Festival Mondial du Cirque de Demain à Paris en 1996. Il a ensuite rejoint le Cirque du Soleil lors de la tournée d’Alegria. En 2002, il a fondé avec six de ses camarades le collectif Les 7 Doigts de la main. Sa direction artistique se distingue par l’alliance des arts circassiens avec la danse, le théâtre, les arts visuels, la vidéo et les nouvelles technologies.

Samuel Tétreault — les arts vivants à l'heure du storyliving — IP Dance, p. 172
Photo © Sergio Veranes

Comment définiriez-vous un spectacle immersif, en particulier en lien avec la danse ?

Pour moi, un spectacle immersif est une forme d’art total, qui engage tous les sens du public. Que ce soit par la danse, le théâtre ou le cirque, il s’agit d’arts vivants où le spectateur vit une expérience unique, plutôt que de simplement observer. Cela implique une participation physique ou émotionnelle, dans laquelle l’interactivité entre les artistes et le public est essentielle.

Au cours d’une visite que j’ai faite chez Industrial Light & Magic, le studio de George Lucas, j’ai découvert qu’ils travaillent à une évolution du storytelling en « storyliving ». L’immersion, c’est exactement cela : on ne se contente pas de raconter une histoire au public, on la lui fait vivre pour de bon, en tout cas plus intensément qu’à l’ordinaire.

Le spectacle immersif brise les conventions du théâtre, notamment le concept du « quatrième mur ». On sort du cadre scénique classique pour plonger le public dans une expérience où il peut être en mouvement, faire des choix sur son parcours, et parfois même influencer le déroulement du spectacle. C’est un spectacle dans lequel le spectateur est moins passif, moins en sécurité dans l’obscurité et le confort de son siège.

Vous parlez souvent d’une recherche d’intimité dans vos créations. Comment cela s’articule-t-il avec des productions qui, parfois, mobilisent des technologies et des équipes importantes ?

L’immersivité est justement un moyen de créer de l’intimité, même dans de grands spectacles. Nous cherchons toujours à rapprocher le public de l’expérience en brisant la distance traditionnelle entre artistes et spectateurs. Par exemple, dans Loft, notre premier spectacle en 2002, le public entrait par les coulisses et passait littéralement par l’envers du décor, à travers la porte d’un réfrigérateur, pour se retrouver dans notre espace de vie, comme s’il était un peu en avance pour le souper, et il partageait un moment intime avec les artistes.

Dans un autre spectacle, Vice & Vertu (2017), on reconstituait l’époque du Red Light District, quand la Prohibition poussait les riches Américains à venir s’encanailler à Montréal. Les spectateurs étaient invités à se costumer pour assister à la représentation. Ils venaient habillés dans le style des années 30 comme s’ils allaient au speakeasy ou au cabaret. Du coup, ils faisaient office de figurants. Dans certaines scènes, on en prenait quelques-uns à partie, de sorte qu’ils devenaient à leur tour des personnages. Quand on annonçait la fin de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, on habillait à la hâte un spectateur en soldat et il était entraîné par ses frères d’arme dans un bordel où il se retrouvait seul avec trois acrobates légèrement vêtues, au milieu d’une séance de pole dance sur les colonnes d’un lit à baldaquin.

On aime beaucoup ces moments « one-on-one » qui isolent momentanément un spectateur du public pour l’intégrer à la troupe. Même dans des productions plus technologiques, on trouve toujours des moyens pour préserver une dimension humaine et sensible, que ce soit par des interactions directes ou par des dispositifs technologiques qui favorisent une connexion émotionnelle plus forte avec le spectacle. Le projet sur lequel nous travaillons actuellement utilise diverses solutions de capture de mouvement en temps réel, y compris l’IA générative, pour mélanger le public aux artistes et permettre la création d’une œuvre visuelle collective. Les spectateurs se retrouveront ainsi immergés dans le processus créatif lui-même.

Samuel Tétreault — les arts vivants à l'heure du storyliving — IP Dance, p. 106
Riopelle Grandeur Nature, Montréal en lumière 2024 — Photo © JF Savaria

Puisqu’on parle de technologies de pointe, comment les 7 Doigts de la main abordent-ils l’innovation immersive dans leurs créations ?

L’innovation fait partie de notre ADN. Nous utilisons les nouvelles technologies non pas comme une finalité, mais comme un outil pour développer de nouveaux langages artistiques.

Montréal est un pôle créatif où coexistent arts vivants et technologies numériques, notamment grâce au Cirque du Soleil, aux studios de jeux vidéo et à des institutions comme la Société des Arts Technologiques.

Nous avons créé le LAB7, un laboratoire de recherche et d’expérimentation qui permet aux artistes d’explorer la capture de mouvement, la réalité virtuelle, et l’intelligence artificielle, afin de prototyper des spectacles avant leur mise en production.

À propos du LAB7, pouvez-vous nous dire comment l’idée vous est venue et quelle mission vous lui assignez ?

La création de ce laboratoire est un des effets secondaires de la pandémie. On venait de prendre nos quartiers dans de nouveaux locaux, immenses : 60 000 pieds carrés (5 574 m²) sur 7 étages, deux énormes studios et deux autres plus petits. Et d’un coup, tout était à l’arrêt. Le temps était suspendu. Alors on a réfléchi sur nos pratiques. On avait toujours plus ou moins utilisé les nouvelles technologies et on a pris conscience que le rythme ordinaire de la vie d’une troupe active était un frein puissant à leur usage. En temps normal, on a très peu le loisir d’explorer de nouveaux outils et même tout simplement d’apprendre à s’en servir. On ne travaille pas avec une nouvelle technologie tant qu’il n’y a pas un projet avec un budget attaché. Et quand il y en a un, il y a aussi une date de Première, souvent très rapprochée : quelques mois tout au plus. Alors on a toujours recours aux solutions les plus simples et les plus sûres.

Comme la solidarité est dans l’ADN de notre compagnie, jusque dans son nom – les 7 Doigts de la main pour les sept cofondateurs –, on s’est dit que la profession aurait tout à gagner à bénéficier d’un lieu dédié à la rencontre entre les arts vivants et les nouvelles technologies. On est donc parti en quête de subventions pour acquérir l’équipement nécessaire : projecteurs vidéo, caméras infrarouges, systèmes de capture de mouvement, LIDAR, etc. Et c’est comme ça que l’aventure a commencé, en 2020.

Le LAB7 est un espace de prototypage. Il permet aux artistes et aux compagnies de tester des dispositifs immersifs avant leur mise en production. Nous offrons aussi une médiation technologique pour former des artistes aux outils numériques et favoriser les collaborations entre créateurs et techniciens. Nous avons également publié des guides pratiques sur l’intégration des technologies dans les arts vivants, et nous organisons des forums pour réunir la communauté technocréative du Québec et celle des arts vivants.

Pourriez-vous nous en dire plus sur vos locaux et nous éclairer sur l’environnement institutionnel qui vous a permis de vous y installer ?

C’est le fruit de dix ans d’efforts : les démarches pour évaluer nos besoins en vue d’établir un centre de création ont été entamées en 2009 et on a emménagé début 2019.

On a réussi à obtenir un soutien substantiel de l’État : environ 12 millions de dollars du gouvernement québécois, 2 millions du gouvernement canadien, et un prêt sans intérêt de la ville de Montréal. La compagnie a investi elle-même 5 millions que nous continuons à rembourser. En tout, cela représente donc un projet à une vingtaine de millions de dollars. Aujourd’hui le bâtiment nous appartient, même s’il est encore sous hypothèque. C’était une ancienne brasserie de bière qu’il a fallu entièrement convertir.

Comment intégrez-vous la réalité virtuelle dans vos créations ?

La VR ouvre des possibilités infinies en termes de décor, de point de vue et d’interaction. Nous avons par exemple conçu Carry Me Home, un spectacle où les artistes portaient des capteurs de mouvement et animaient en temps réel des avatars dans un univers virtuel.

Samuel Tétreault — les arts vivants à l'heure du storyliving — IP Dance, p. 108
Riopelle Grandeur Nature, Montréal en lumière 2024 — Photo © JF Savaria

Quel rôle l’intelligence artificielle peut-elle jouer dans le spectacle vivant ?

L’IA peut être un outil pour analyser les mouvements, réagir à la présence des spectateurs, ou encore générer des interactions visuelles et sonores en temps réel. Mais elle ne doit jamais remplacer l’humain.

Nous travaillons sur des systèmes permettant à l’IA d’interagir avec le mouvement humain, mais toujours dans une logique de co-création. Pour nous, l’art reste avant tout une affaire d’émotion et de partage humain.

Comment envisagez-vous l’avenir de l’immersivité dans le spectacle vivant ?

Nous sommes à un tournant où les technologies immersives doivent trouver leur place durablement dans le paysage artistique. L’enjeu est d’éviter une simple fascination technologique et de mettre ces outils au service d’une véritable expérience sensible.

La question de la diffusion est également cruciale : il faut créer des réseaux et des infrastructures adaptés. Les espaces immersifs, conçus comme des sortes de « boîtes noires » équipées de dispositifs interactifs, me semblent appelés à devenir des lieux majeurs de diffusion de ces nouvelles formes d’expression artistique. Nous devons penser l’avenir non seulement en termes de création, mais aussi d’accès et de rencontre avec le public.