Hiroaki Umeda est un chorégraphe, danseur et artiste pluridisciplinaire japonais reconnu pour son approche unique mêlant danse contemporaine, arts visuels et technologies immersives. Influencé par la culture numérique, il explore le mouvement à travers la lumière, le son et la vidéo, créant des performances hypnotiques où le corps fusionne avec l’espace. Pionnier de l’art immersif, il repousse sans cesse les frontières entre danse et innovation technologique.

Hiroaki Umeda — danser dans la lumière — IP Dance, p. 22
Photo © Shin Yamagata

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre travail et de votre parcours ?

Bien sûr. Mon travail se situe à la croisée de la danse et des arts visuels. Je ne me considère pas uniquement comme un chorégraphe, mais plutôt comme un artiste visuel qui utilise le mouvement pour exprimer des idées. Depuis mes débuts, j’ai cherché à intégrer des effets visuels à mes performances, notamment en utilisant la projection vidéo comme un véritable élément chorégraphique. J’ai commencé seul, en explorant différentes façons de lier la danse et les arts numériques, et cela m’a progressivement amené à développer un style unique où le corps devient une interface entre l’espace et la lumière.

Votre travail est souvent associé au concept d’immersion. Comment définissez-vous cette notion et comment la mettez-vous en œuvre dans vos spectacles ?

Pour moi, l’immersion repose sur la transmission de sensations fortes à travers le mouvement et l’espace. Je privilégie des projections abstraites, sans symboles ni significations explicites, afin de ne mettre en avant que le mouvement. Mon objectif est de donner aux spectateurs une expérience spatiale et sensorielle intense. Cela passe par une interaction subtile entre la lumière, le son et le mouvement du corps, créant une atmosphère où les frontières entre l’espace physique et le virtuel deviennent floues.

Comment en êtes-vous venu à intégrer la technologie dans vos performances ? Était-ce un choix artistique ou une nécessité ?

À mes débuts, en raison des contraintes financières, il m’était difficile d’embaucher d’autres danseurs. J’ai donc commencé à travailler seul avec un ordinateur, ce qui m’a permis de concrétiser ma vision artistique de manière autonome. Progressivement, j’ai exploré des outils interactifs tels que les capteurs et les caméras intelligentes, qui m’aident à établir un lien entre le corps humain et l’espace visuel. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont la technologie peut amplifier et transformer notre perception du mouvement et de l’espace scénique.

Vous êtes ce qu’on appelle en France un « artiste complet » : à la fois danseur, chorégraphe, compositeur, vidéaste et même éclairagiste. Pensez-vous que l’art technologique est un bon moyen d’exprimer sa créativité sous toutes ses facettes ?

Oui, totalement. Si je n’avais pas d’ordinateur, je ne suis pas certain que je ferais de l’art. L’ordinateur me permet de connecter tous ces éléments (vidéo, son, danse) en une seule œuvre. Je pense que l’avenir de la création est de ne plus faire de distinction entre vidéo, son, chorégraphie… Pour moi, tout cela est une seule et même chose : je fais simplement de la chorégraphie avec la technologie.

Certains artistes considèrent la technologie comme un poids qui éloigne le public de la performance. Comment parvenez-vous à créer une fluidité entre la technologie et la danse ?

C’est une préoccupation légitime. Lors de mes premières expériences avec la technologie en 2004, j’ai constaté qu’elle pouvait être lourde et coûteuse, avec des effets parfois minimes. J’ai donc dû faire des choix et éliminer ce qui ne servait pas l’expression artistique. Mon approche reste axée sur l’expérience du spectateur : la technologie doit renforcer la sensation ; il ne s’agit pas de faire une démonstration technique. Je pense qu’il est essentiel de trouver un équilibre entre innovation technologique et impact émotionnel.

Votre rapport à la lumière est très singulier. Peut-on dire que, dans vos spectacles, la lumière danse elle aussi ?

Absolument. Pour moi, la lumière et le corps ne font qu’un. Sans lumière, la danse n’existe pas, et la lumière peut totalement transformer la perception du mouvement. Mon but n’est pas de mettre en avant mon propre corps, mais de créer une expérience sensorielle où lumière et mouvement s’entrelacent. J’aime jouer avec la perception du public, brouiller les frontières entre le corps physique et l’espace lumineux pour créer une immersion totale.

Dans vos spectacles, le son également occupe une place essentielle. Quelle est votre approche du paysage sonore et comment l’intégrez-vous à votre chorégraphie ?

Je traite le son comme un phénomène physique, au même titre que le mouvement ou la lumière. Je ne cherche pas à composer des mélodies, mais plutôt à exploiter les fréquences, les rythmes et les vibrations pour provoquer des sensations corporelles. Chaque son est conçu pour interagir avec les autres éléments du spectacle et renforcer l’impact sensoriel global.

Hiroaki Umeda — danser dans la lumière — IP Dance, p. 104
Assimilating, Mutek Tokyo 2023 — Photo © S20

Au fil des années, quelles évolutions majeures avez-vous observées dans l’utilisation de la technologie immersive et interactive ?

Ces dernières années, les avancées les plus notables concernent les logiciels plutôt que le matériel. Il y a quinze ans, certaines techniques, comme la simulation physique appliquée aux images visuelles (NDLR : la reproduction réaliste de phénomènes naturels comme la gravité, les fluides ou les mouvements d’objets en fonction des lois de la physique), étaient très complexes à réaliser. Aujourd’hui, les outils sont plus accessibles, mais notre réflexion artistique doit encore évoluer pour véritablement les intégrer à nos créations. L’un des défis actuels est de dépasser la simple fascination pour la technologie et de l’utiliser comme un outil au service de l’expérience sensorielle et esthétique.

Êtes-vous intéressé par l’intelligence artificielle et son intégration dans votre travail ? Pensez-vous qu’elle puisse offrir de nouvelles perspectives à la danse contemporaine ?

Oui, mais je n’ai pas encore trouvé de manière pertinente de l’utiliser dans mon expression artistique. L’IA requiert une grande quantité de données et, pour l’instant, ses capacités créatives restent limitées. Elle fonctionne bien pour la génération de documents, mais je ne suis pas convaincu de son potentiel artistique actuel. Cependant, j’expérimente certaines approches pour voir comment elle pourrait enrichir mon travail, notamment en termes de génération de mouvements ou d’interaction en temps réel avec le public.

Vous avez l’opportunité de performer devant différents publics à travers le monde. Avez-vous remarqué des différences de perception selon les cultures ?

Oui, il existe des différences notables. En Asie, le public s’intéresse souvent aux aspects techniques de la performance : quels outils sont utilisés, comment ils fonctionnent, etc. En Europe, les spectateurs s’attachent davantage à la dimension artistique et au message véhiculé par la technologie. En France, j’ai trouvé un public particulièrement réceptif au caractère poétique de mon travail, ce qui m’encourage à approfondir cet aspect dans mes créations.

Il y a un débat sur l’impact écologique de la technologie dans les arts du spectacle. Certains disent que performance live et technologie ne sont pas compatibles écologiquement. Quel est votre avis ?

C’est une question difficile. Mais je pense que si nous développons la technologie dans le bon sens, nous pourrons réduire notre impact énergétique. Tout dépend de la manière dont nous utilisons la technologie. Elle peut détruire la nature, mais elle peut aussi être un outil écologique. C’est un choix de société.

Pensez-vous que les artistes ont un rôle à jouer dans cette réflexion ou est-ce uniquement un débat industriel ?

Les artistes peuvent proposer des solutions. Nous pouvons montrer comment utiliser la technologie différemment. Nous avons une responsabilité dans cette réflexion.

Quels sont vos projets futurs et vos axes de recherche actuels ?

Justement, je m’intéresse de plus en plus à la chorégraphie de la nature. L’année dernière, j’ai créé une installation où je faisais danser l’eau à l’aide de vibrations et d’effets lumineux. J’aimerais approfondir cette recherche et explorer comment intégrer la nature dans mes performances sur scène. Ce qui m’intéresse, c’est la relation entre les éléments naturels et la technologie, et comment cette interaction peut donner naissance à de nouvelles formes d’expression artistique.