Le corps virtuel n’est pas une simple doublure du corps physique. Depuis les premiers perfectionnements de l’informatique, il accompagne de toute sorte de manière les danseurs en chair et en os, qu’ils soient amateurs ou professionnels. Les espaces virtuels prolongent la scène ou le dance floor et lui donnent la réplique.
Jeux vidéo
Tout commence assez tôt dans l’industrie du jeu vidéo. Dès 1987, alors que la mode de l’aérobic bat son plein un peu partout dans le monde, Bandai sort au Japon Dance Aerobics qui sera commercialisé à l’international par Nintendo pour la NES. Le joueur – plus souvent la joueuse – répète les mouvements que lui indique à l’écran une instructrice. Sur les rythmes cadencés d’une musique électronique, il subit la loi d’un infatigable modèle numérique.
La console reproduit le dispositif des émissions télévisées mais y ajoute un accessoire qui fait toute la différence : un tapis interactif muni de douze capteurs, conçu l’année précédente pour un jeu de sport. Aucune erreur ne passe inaperçue et chacune coûte des points.
Il faut ensuite attendre une dizaine d’années pour que le genre se popularise vraiment avec Dance Dance Revolution de Konami, d’abord dans les salles d’arcades (1998) et bientôt sur Playstation (1999). Le tapis est encore de rigueur. Il disparaît en 2009, remplacé par la télécommande de la Wii de Nintendo sur laquelle sort la première génération de Just Dance.
Clubs virtuels
Aujourd’hui, on enflamme les dancefloors dans le métavers. Plusieurs plateformes proposent des espaces virtuels dédiés à la musique et à la danse.
Sur Second Life, les amateurs de jazz endimanchent leurs avatars depuis 2007 pour swinguer au Frank’s Jazz Club. Au Muddy’s Music Café, ouvert en 2010, les DJ alternent les ambiances pop-rock, RnB ou country tandis que le Maracuja Club joue la carte latino. Il y en a pour tous les goûts. Sur Decentraland, en janvier 2025, la Neighborhood Party de Meta Tribe Plaza a été l’occasion de dance battles endiablées et, pour les fans, d’exposer des wearables NFT aux couleurs de la communauté.
Les amateurs de réalité virtuelle préféreront VRChat où, la tête dans le casque, ils peuvent offrir à leur double numérique une sortie futuriste au son des musiques électroniques du Ghost Club, une soirée à thème au Melon, voire une expérience immersive au Shift où l’électro s’accompagne de mapping.
En VR comme en mode desktop, Sansar organise des DJ sets et Somnium Space des fêtes plus intimistes. Dans tous les cas, la danse est avant tout un outil de socialisation.
Scènes mixtes
Le virtuel est aussi un bon outil de diffusion. Tel est le créneau sur lequel s’est positionnée la société française VRroom en ouvrant les espaces virtuels au spectacle vivant. En octobre 2020, elle retransmet en direct sur VRChat le spectacle de flamenco qui ouvre le New Images Festival : Flame. Dans la salle du Forum des Images, la projection de vues du monde virtuel affiche la dualité inhérente à cette forme de réalité mixte. Alors que l’épidémie de Covid repart et qu’un nouveau confinement se profile, VRroom offre aux performeurs une scène alternative.
Discordance, créé en novembre 2022 par l’Unwired Dance Theater, joue sur la complémentarité entre réel et virtuel pour laisser les spectateurs choisir leur niveau d’immersion. Ils peuvent venir au théâtre où un danseur se produit sur la scène devant un grand écran sur lequel évolue l’avatar d’un autre. Ils peuvent aussi chausser un casque de VR sur place ou à la maison, et interagir avec eux dans le monde virtuel. Enfin, ils peuvent regarder une simple diffusion en ligne. En se numérisant, le spectacle ne cesse pas d’être vivant.
Gamification
Du 6 au 8 août 2021, 78 millions de gamers et de fans suivent sur Fortnite le Rift Tour de la chanteuse Ariana Grande. Cinq concerts sont programmés pour toucher l’ensemble de la planète à des heures de grande audience. Les scores du DJ Marshmello en 2019 et du rappeur Travis Scott en 2020 sont largement dépassés.
Le format de la tournée gamifiée bouleverse les habitudes liées à la topographie des salles de concert. Plusieurs séquences permettent aux joueurs de se joindre à leur vedette pour effectuer des danses synchronisées avec la musique. Ils peuvent aussi acheter, entre autres accessoires, des “emotes” de danse, des animations interactives par lesquelles ils manifestent leurs émotions. La plus vendue pendant la tournée, Lil’ Floaticorn, fait flotter leurs avatars sur une licorne gonflable aux couleurs de l’arc-en-ciel. Car les chorégraphies s’affranchissent de la pesanteur pour se faire aériennes, même cosmiques. On ne se contente plus d’assister à un concert, on y participe en dansant.
Non Fongible Token
En 2021, alors que les NFT se vendent des fortunes, le danseur londonien Dylan Mayoral a l’idée d’utiliser l’authentification par la blockchain pour ériger des mouvements en œuvres d’art numériques et intéresser les collectionneurs. En mai, il lance sur le web3 la société Metamovers et, deux mois plus tard, il vend pour 1,77 ETH (3 734 $) sa première vidéo de 50 secondes : The Beginning. Il crée aussi seize personnages animés qui exécutent huit styles de danse sur des musiques originales. Enfin, en octobre 2022, il organise un spectacle dont chaque performance est transformée en NFT. Le physique et le digital font bon ménage.
Les NFT offrent à la création chorégraphique une solution de monétisation qui lui faisait défaut. La plateforme Natyaverse, créée en 2022, met la technologie au service de la communauté des danseurs. L’Opéra de Paris lance en mars 2023 sa première collection de NFT en partenariat avec le trio Obvious : Émergence, ballet algorithmique, un lot de 256 vidéos vendues en deux jours à 265 € l’unité. Une deuxième, Coddess Variations, conçue avec la sculptrice Hermine Bourdin et la chorégraphe Ania Catherine du duo Operator est mise en vente lors de l’édition 2024 d’Art Basel.
C’est à une véritable extension du domaine de la danse que l’on assiste dans les mondes virtuels du jeu vidéo, du métavers ou du web3. Et le phénomène touche aussi l’enseignement. Fin avril 2019, le studio Harmonix a lancé en partenariat avec Oculus le jeu Dance Central VR qui permet de répéter des enchaînements. On trouve aussi des cours et des tutoriels sur Twitch ou YouTube VR. La réalité augmentée vole au secours de ceux qui ont deux pieds gauches.