Elle tire sa source dans la profusion écrasante d’images dont la multiplicité écœurante, la standardisation et l’hyperaccessibilité accélérée ont éreinté la superbe. La force poétique et la puissance marketing des images, centrales depuis plus d’un siècle dans nos sociétés du tout-spectacle et du panoptique, sont vouées à s’essouffler et à se dévaloriser progressivement tandis que le besoin grandit chez les spectateurs consommateurs majoritairement urbains de vivre des expériences nouvelles.

Une transition immersive est en marche... — IP Gastronomy, p. 216
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Ces expériences s’adressent aux cinq sens, elles sont calibrées sur mesure pour leurs cibles. Elles sont tantôt intimes, tantôt massivement collectives à une échelle globalisée, et surgissent de manière éphémère dans l’espace public, physique et digital. Elles déploient des niches de communautés, court-circuitent les réseaux et les réflexes de distribution. Elles sont les enfants d’un monde régi par un data targeting d’une finesse algorithmique et visent un public pour qui l’horizon du luxe et du confort devient la déconnexion, le partage, la reconquête du temps et de la concentration. Dans ce monde expérientiel dont vous êtes les héros et dont le corps tout entier est l’interface, on pose son téléphone à l’entrée, les places sont limitées, la rareté est maîtresse et la frontière entre les disciplines se brouille. Le cinéma s’y réconcilie avec le jeu vidéo, le spectacle vivant reprend sa place historique ; les architectes et designers se muent en metteurs en scène tandis que les metteurs en scène deviennent les démiurges d’un monde qui ne souhaite plus différencier construction tangible et surcouche digitale.

Les outils de cette transition sont multiples et complexes. L’Intelligence Artificielle et les moteurs de jeu vidéo y occupent une place de choix. Ils viennent rendre possible le fantasme de vastes mondes génératifs et d’entités interactives vraisemblables. Ils permettent une individualisation de la narration qui l’adapte aux choix du spectateur, lui donnant un rôle actif dans le récit. L’immersivité comporte donc une dimension technologique qui bouleverse les modes de réception des productions artistiques. Mais elle ne se limite pas à la réalité virtuelle ou augmentée, elle englobe tout ce qui place le participant au centre de ce qu’il est convenu d’appeler une expérience.

Le terme est un peu galvaudé, mais il signifie bien que les spectacles immersifs se donnent à vivre comme autant de véritables moments utiles aussi bien à une meilleure compréhension de soi-même et du monde qu’à l’acquisition de connaissances — autant de moments qui contribuent à façonner la conscience individuelle. On ne se contente pas d’assister à un spectacle immersif, on y participe. L’immersivité, en cela, bouleverse profondément le rapport de l’artiste à son public. La proposition créative s’y change en mise à disposition, en partage d’un univers tangible. Cela passe aussi bien par la projection à 360° qui sature l’espace que par la sollicitation de tous les sens qui implique le corps. Mais cela peut aussi se résoudre dans le jeu, le “faire semblant” de la scénographie qui associe chacun des acteurs à la narration. L’important est que l’on se sente baigné dans un récit alternatif à la plate réalité. Les dispositifs immersifs ont en commun d’utiliser toute sorte d’artifices pour fabriquer de l’authentique. Ils achèvent en cela la dynamique postmoderne.

Nous avons fait le choix de considérer l’immersivité dans son plus large spectre, à la fois pour illustrer toute l’étendue de son champ d’application et pour affirmer son emprise, au-delà du divertissement, sur les modes de vie contemporains.

À l’heure où l’Intelligence Artificielle frappe à la porte de nos sociétés technologiques, le surgissement de l’immersif dans le paysage culturel apparaît lié à un nouvel art de vivre centré sur la sensorialité. Quand les arts médiatiques du XXᵉ siècle s’adressaient avant tout à la dyade audiovisuelle, le XXIᵉ siècle apparaît marqué par un besoin de la dépasser, de la compléter. Le propre des dispositifs et des arts immersifs est de créer une synchronicité, une harmonie entre les sens. Le résultat peut s’interpréter en termes de mimèsis. Il s’agit de produire des univers ou des moments plus proches de l’appréhension empirique que l’on a de la réalité objective, des univers ou des moments que l’on pourrait qualifier d’alternatifs. Cela vaut aussi bien pour la perception à 360° que pour l’interactivité des contenus et leur individualisation. Cela permet un nouveau regard sur les œuvres d’art aussi bien que la participation du public à l’œuvre elle-même. Cela va de pair avec une reconnexion à soi-même, aux autres, à la nature, aussi bien qu’avec un fort ancrage dans l’ici et maintenant au rebours des pratiques du différé, de la consommation à distance. La réalité augmentée des arts immersifs est une forme de vie augmentée. Elle est aux avant-postes d’une aspiration à vivre mieux, à vivre plus intensément.

Le champ de l’immersivité est immense : il englobe à peu près tous les domaines de l’action culturelle et du divertissement. Nous le couvrirons par l’analyse et la présentation des lieux et des expériences les plus emblématiques, en les observant d’un point de vue artiste qui ne prétend ni à l’objectivité, ni à l’exhaustivité, mais qui s’appuie sur la sincérité de nos choix, de nos goûts. Surtout, nous prendrons soin de donner la parole aux créateurs, aux producteurs et aux scientifiques sans lesquels ces innovations seraient impossibles. Nous interrogerons également les journalistes et les critiques qui commencent à s’intéresser à phénomène en pleine expansion.

Car si nombre des innovations immersives peuvent paraître d’ordre formel ou purement technique, leur développement s’accompagne d’un frisson conceptuel. Alors que les images se dévaluent, ce sont aussi les imaginaires qui semblent suffoquer. Serions-nous condamnés à utiliser les plus avancées des technologies humaines pour continuer à propager et mettre au monde les fantasmes sombres du nouvel Hollywood, de iRobot à Ready Player One ? Ou serons-nous au rendez-vous pour profiter de ce nouveau souffle expérientiel et générer les nouveaux récits vivants, reconstruire du collectif, donner goût au progrès et foi dans une humanité reconnectée à sa sensorialité ?

Dans ce domaine, le lecteur sera sans doute frappé de constater une opposition de nature radicale entre l’innovation technosolutioniste, transhumaniste promue et désirée par les techs tycoons de la Silicon Valley, dont le rêve est de généraliser une consommation individuelle de l’immersif at home, et une direction européenne attentive au vivre ensemble, puisant dans un fonds fictionnel riche, et valorisant l’authenticité comme une qualité non négociable face à un monde où le flux, le trouble face au réel et le prêt à digérer règnent en maîtres.

C’est donc par l’angle de l’émerveillement, et sous la curation assurément subjective d’artistes nourris d’un idéal de la Renaissance, inventeurs créatifs qui ne souhaitent plus opposer science, lettres et beaux-arts, que nous tenterons d’apporter aux lecteurs un paysage de futurologie diversifié, riche d’un rêve européen et guidé par un goût retrouvé pour la construction d’un futur désirable.