« Un jour, j’ai mis un casque de réalité virtuelle et j’ai vu un monde qui s’ouvrait devant moi, à ce moment-là, j’ai commencé à travailler avec elle. »
(Blanca Li)
Connue pour la variété de ses inspirations et son sens de la narration, la danseuse et chorégraphe espagnole Blanca Li est une figure majeure de la danse immersive française et internationale. Après avoir dirigé les Teatros del Canal à Madrid de 2019 à 2023, elle préside l’établissement public du parc et de la Grande Halle de la Villette depuis le mois d’avril 2024.
Danse avec les robots
Sa rencontre avec les nouvelles technologies s’amorce en juillet 2013, lorsqu’elle crée Robot au festival Montpellier Danse. Sur scène, elle réunit huit de ses danseurs avec sept humanoïdes NAO développés par Aldebaran Robotics et plusieurs machines musicales créées par le collectif japonais Maywa Denki.
Le spectacle conjugue danse contemporaine, robotique et performance musicale au sein d’un univers tantôt burlesque, tantôt poétique. Dans une ambiance rétrofuturiste, les danseurs dialoguent avec les petits NAO blancs aux gestes encore mécaniques. Tout est dans la synchronisation : humains et robots se répondent, tandis que d’insolites instruments électroacoustiques produisent des sons en direct. La minutie du tempo crée l’illusion d’une interaction, notamment à travers des déclenchements chorégraphiés entre les danseurs et les machines.
La scénographie évoque un laboratoire loufoque ou l’atelier d’un savant fou : tubes fluorescents, câbles apparents, robots sur roulettes ou suspendus à des structures motorisées. L’atmosphère oscille entre comédie de science-fiction et fable morale sous un éclairage qui contribue à brouiller la frontière entre l’organique et le mécanique.
La chorégraphie marque un jalon décisif dans la réflexion sur les scènes hybrides et le corps augmenté. Elle invite à réfléchir sur notre rapport aux automates, à l’intelligence artificielle et à la mémoire programmée.
La vie à 360°
En ce milieu des années 2010, la chorégraphe s’essaie à un nouveau médium à l’occasion d’une collaboration avec Saint George Studio en la personne du réalisateur James Sénade. Vingt danseurs en costume de ville représentent l’agitation d’un début de journée au bureau, dans un vaste open space sous verrière filmé à 360°. Le résultat est un film immersif, Blanca Li 360, produit en 2015 par Première Heure, Séquence SDP et Arte France pour les casques Meta Quest (ex-Oculus Rift). La vie ordinaire et bien réelle des employés de bureau devient un spectacle en réalité virtuelle.
Le spectateur se retrouve plongé au milieu d’un décor de style industriel. Il regarde les artistes évoluer autour de lui sur de vastes tables en bois, des escaliers métalliques, des sièges de toute sorte. Certains s’affairent sur une passerelle en surplomb. C’est comme un ballet de comédie musicale qu’on pourrait regarder sous différents angles, en se concentrant à chaque fois sur des saynètes différentes. Le spectacle se renouvelle à chaque itération. Sa dimension cinématographique s’en trouve également chamboulée puisque le cadre de l’écran cède la place à un point de vue proprement panoramique.
L’expérience dure moins de dix minutes, mais elle change à chaque fois qu’on la renouvelle. Elle est disponible sur Vimeo aussi bien que sur l’application Blanca Li 360° pour iOS et Android, ce qui permet de la visionner dans les casques conçus pour accueillir un smartphone.
Paris enchanté
Une nouvelle étape est franchie en 2021 avec Le Bal de Paris, un format inédit mêlant danse, musique, motion capture et réalité virtuelle. Équipés de casques HTC Vive Pro, de capteurs assurant le “full body tracking” et d’un sac à dos VR Backpack qui leur garantit une parfaite liberté de déplacement dans l’espace scénique, les spectateurs sont invités à rejoindre les danseurs eux-mêmes revêtus de combinaisons de mocap. Ils ne forment plus un public passif, ils ne se contentent plus de regarder, mais deviennent acteurs du spectacle.
Sous la direction des professionnels, ils participent dans un espace virtuel à une fête hors du temps, dans un Paris aux accents baroques, romantiques et décalés, imaginé par le directeur artistique Vincent Chazal.
Habillés de costumes de haute couture conçus par Chanel, le visage recouvert de masques d’animaux, ils vivent une sorte de rêve éveillé, un conte onirique peuplé de personnages excentriques qui ne sont pas sans rappeler les dieux égyptiens. Les effets visuels enchanteurs se multiplient au fil des changements de décor : une majestueuse salle de bal où résonne une valse, un jardin féerique, un cabaret où l’on assiste à un cancan endiablé.
Récompensé par le Lion de la meilleure expérience VR à la Mostra de Venise en 2021, le projet contourne habilement les difficultés propres à la numérisation des visages et marque un jalon audacieux dans l’exploration des scènes immersives et interactives. Il interroge la possibilité de partager une émotion collective à travers le prisme de la technologie.
La danse et son double
L’étroite collaboration de Blanca Li avec la maison Chanel, également illustrée en 2024 à travers les costumes du ballet Notre Sacre d’après Stravinsky, se poursuit avec L’Ombre, une expérience chorégraphique en réalité mixte inspirée du conte éponyme de Hans Christian Andersen, sur une musique originale d’Édith Canat de Chizy.
Créé au Centre Pompidou du 23 mai au 13 juin 2025 dans le cadre du festival ManiFeste, ce spectacle raconte l’histoire d’un scientifique imprudent, qui permet à son ombre de prendre vie et de s’autonomiser. Équipé de casques de réalité mixte, le public déambule au milieu des danseurs et d’un percussionniste. La frontière se trouble entre la réalité tangible et les perceptions purement virtuelles. L’immersion dans ce monde fantastique est renforcée par les projections vidéo et une musique électronique live dont l’impact sonore bénéficie des dernières technologies de spatialisation et de création interactive en temps réel développées par l’Ircam.
L’inversion des rôles entre l’humain et son double invite à méditer notre relation avec les nouvelles technologies, particulièrement l’intelligence artificielle. Le spectacle vivant est au service d’une réflexion sur l’évolution de nos sociétés à l’ère du numérique. En soutenant ce projet d’avant-garde, la maison Chanel réaffirme son engagement en faveur des arts technologiques dans l’Hexagone.
Depuis juin 2020, Blanca Li occupe un rôle déterminant dans le champ des arts technologiques en qualité de présidente du DICRéAM (Dispositif pour la création artistique multimédia et numérique) au sein du CNC. Mais la richesse de son répertoire est loin de se limiter à l’immersif et lui a valu d’être élue membre de l’Académie des Beaux-Arts à la création de la section « Chorégraphie », en 2019.