Carly Lave est une chorégraphe et danseuse contemporaine reconnue pour son approche innovante du mouvement. Formée à l’université de Stanford, elle a suivi une formation en ballet classique et contemporain. Sa pratique mêle danse, design et technologie pour explorer des récits intimes et sociaux. Ses œuvres, qu’elles soient immersives ou non, interrogent l’inscription du corps et de l’identité dans l’espace. Engagée dans la recherche artistique, elle développe divers projets impliquant performance, installation et recherche interdisciplinaire.

Carly Lave — la danseuse et son double — IP Dance, p. 138
Photo © Max Eicke

Comment êtes-vous venue à la danse immersive ?

J’ai été danseuse professionnelle pendant de nombreuses années avant de me tourner vers la chorégraphie et la direction artistique. Je m’intéresse à l’exploration de formes narratives innovantes, rendues possibles par les technologies émergentes telles que les systèmes de capture de mouvement, la réalité virtuelle et la réalité augmentée.

Je prépare actuellement un master en design et technologie à l’université Harvard. J’y approfondis mes compétences techniques tout en développant de nouvelles installations performatives. Cela me permet de combiner mon expérience de danseuse avec ces nouveaux médias.

De quelle manière concevez-vous l’espace dans une œuvre immersive ?

En tant que chorégraphe, je considère l’espace comme un environnement sensoriel et sonore. Le son influence notre perception de l’espace et les danseurs réagissent à cet univers sonore. Le son est donc fondamental dans mes créations immersives. Lorsque je conçois un environnement virtuel, je m’interroge sur la physicalité du lieu : s’agit-il d’un espace réel filmé à 360° ou d’un monde entièrement modélisé ?

Par exemple, dans un projet autour de la mémoire, j’ai recréé des environnements liés à des souvenirs d’enfance, comme un vieux théâtre. L’immersion nous permet de revisiter ces lieux perdus et de les partager avec le public.

Ce que vous dites sur le son est révélateur. On pense souvent à la VR comme à une expérience visuelle avant tout. Mais le son peut aussi être un vecteur d’immersion extrêmement puissant.

Bien sûr ! En 2022, j’ai collaboré avec gamelab.berlin sur un film immersif de sept minutes en réalité virtuelle intitulé PAAR. Les mouvements des danseurs avaient été enregistrés à l’aide d’une technologie de capture de mouvement. Leurs avatars évoluaient dans l’espace virtuel avant de se transformer progressivement en corps réels dansants. Pour l’une des Premières du film, on a collaboré avec Four Eyes, une start-up de Hambourg, spécialisée dans l’audio spatialisé pour la réalité virtuelle. L’image était donc en réalité virtuelle mais l’audio était diffusé dans la salle de cinéma via des haut-parleurs externes. Donc, pendant que vous viviez l’expérience sous un casque VR, le son était spatialisé dans l’espace réel. Il tournait autour de votre tête pendant l’expérience. C’était bluffant.

Carly Lave — la danseuse et son double — IP Dance, p. 74
Golem, Uferstudios Berlin 2019 — © Willow Hamilton

Quelle est selon vous la place du spectateur dans les dispositifs immersifs ?

Lors de ma première incursion dans la réalité virtuelle avec Golem en 2019, l’expérience était hybride. Une partie du public assistait à une performance live avec des danseurs sur scène, tandis que d’autres spectateurs se connectaient dans le monde entier en réalité virtuelle. L’une des danseuses portait une combinaison de capture de mouvement ; ses gestes étaient enregistrés en temps réel, puis rendus en direct dans un environnement virtuel visible via des casques de VR. De cette manière, le même mouvement pouvait être perçu à la fois dans le monde physique et dans un espace numérique. En tant que chorégraphe et créatrice de mondes, j’ai dû réfléchir à la cohérence entre la scène physique et son double virtuel : le décor, la représentation du corps, le style visuel (avatar photoréaliste ou symbolique), etc. Cela a soulevé la question de la matérialité.

En effet, la captation ne retient que le mouvement, pas la sueur, l’effort, la présence organique…

C’est un point essentiel. L’objectif n’est pas de remplacer la danse traditionnelle, mais d’offrir une autre forme d’expression. Il y a quelque chose d’unique dans la physicalité du danseur sur scène, dans l’effort visible, le souffle, la transpiration. Cette expérience partagée est irremplaçable. Cependant, la technologie offre d’autres moyens de communiquer et d’interagir. La réalité virtuelle, par exemple, crée une intimité saisissante : vous pouvez vous retrouver à quelques centimètres seulement d’un danseur, sentir sa présence, même si vous savez qu’il s’agit d’un enregistrement.

Vous avez travaillé avec plusieurs laboratoires de recherche pour Golem. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai reçu une bourse Fulbright en 2019 pour entreprendre en Allemagne un projet de recherche consacré à l’intersection entre la danse et les technologies émergentes. J’ai été accueillie par gamelab.berlin, un laboratoire de l’université Humboldt de Berlin spécialisé dans la réalité virtuelle et augmentée ainsi que dans la capture de mouvement.

Nous avons collaboré avec des étudiants de l’école de design virtuel Hochschule Kaiserslautern et nous avons conçu ensemble les environnements virtuels de Golem. Nous nous sommes associés à Ghunghru Sounds pour la conception sonore. La pièce dure environ 45 minutes et comprend plusieurs scènes chorégraphiques qui se déroulent dans différents univers numériques.

Et pour ceux qui ne connaîtraient pas le mythe du Golem ?

Le Golem est un mythe historique issu de la communauté juive de Prague. Il s’est popularisé il y a longtemps, vers le XVIe siècle. Les Juifs étaient persécutés et, selon le mythe, ils auraient créé une petite créature d’argile qu’ils ont appelée Golem et qui devait les protéger contre leurs ennemis grâce à ses pouvoirs magiques. Mais, devenu trop puissant, ce Golem a fini par se retourner contre ses créateurs.

Je me suis inspiré de cette histoire pour explorer la relation entre le corps humain et son double numérique : une danseuse interagit avec son propre avatar et, au fur et à mesure que la pièce progresse, cet avatar devient de plus en plus autonome. Le récit suit cette montée en puissance, faisant écho à notre relation actuelle avec l’intelligence artificielle.

Qu’apporte selon vous la technologie immersive que la scène traditionnelle ne permet pas ?

L’intimité. Grâce à la VR, le spectateur peut être placé au cœur de la danse, à proximité immédiate du corps dansant. Cela crée une relation directe, presque charnelle, tout en étant une illusion. Il devient possible de concevoir des expériences où l’on est dans la performance, où l’on partage l’espace du danseur, même à travers une représentation virtuelle.

Dans vos créations, vous semblez mettre en avant le dispositif technique lui-même, voire le rendre visible.

C’est vrai. J’ai souvent choisi de ne pas masquer le processus technologique. Par exemple, dans Golem, les avatars n’étaient pas photoréalistes. Ils évoluaient en fonction des états émotionnels de la danseuse : joie, colère, puissance… Je voulais que ces représentations évoquent un monde parallèle, symbolique, plutôt qu’un simple double numérique. Le but était de raconter une histoire à travers cette transformation.

Carly Lave — la danseuse et son double — IP Dance, p. 75
Golem, Uferstudios Berlin 2019 — © Willow Hamilton

Vous travaillez aujourd’hui avec le MIT. Sur quoi porte votre recherche actuelle ?

J’expérimente la capture volumétrique, une technique utilisant des caméras LIDAR pour enregistrer des corps en 3D avec un rendu photoréaliste. J’ai développé des applications en réalité augmentée dans lesquelles mon corps dansant peut apparaître, par exemple, à côté d’une tasse de café. Le spectateur peut interagir avec ces miniatures en modifiant leur taille ou leur position dans l’espace réel. C’est une autre forme d’intimité, ludique et poétique.

Quel est, selon vous, l’avenir de la relation entre danse et technologies immersives ?

Nous sommes à un tournant. Ces outils étaient autrefois réservés à quelques studios spécialisés. Mais à mesure qu’ils deviennent plus accessibles, davantage d’artistes pourront les intégrer à leur pratique. La question de la mémoire est aussi importante : grâce à la captation de mouvement, on peut désormais archiver une chorégraphie avec une précision inédite, comme on archive une partition musicale.

Quel est votre rapport au monde académique ? Pourquoi poursuivre cette formation universitaire ?

Mon objectif est d’approfondir mes compétences techniques. Pour pouvoir concevoir moi-même les environnements numériques, il me faut comprendre les systèmes de programmation, les flux de données, les capteurs. Je suis déjà formée à la danse, j’aimerais maintenant maîtriser les outils pour créer plus librement.

Pensez-vous que les lieux traditionnels soient compatibles avec ces nouveaux formats ?

Il y a encore des freins, notamment techniques. Installer un dispositif de capture de mouvement dans un théâtre demande du temps et des compétences spécifiques. Toutefois, l’intérêt ne cesse de grandir, et certains lieux modulaires, notamment à Berlin, accueillent des performances hybrides. L’évolution est lente mais prometteuse.