Artiste engagée et ingénieure accomplie, Orianne Vilmer a fondé en 2010 la compagnie Danse en Seine pour favoriser les rencontres entre danseurs amateurs et chorégraphes professionnels. En 2025, elle lance La Fabrique de la Danse, le premier incubateur de chorégraphes en France. Son parcours allie exigence esthétique et innovation au service du monde de la danse.
Commençons par quelques mots de présentation.
J’ai une formation de danseuse, je suis chorégraphe, mais j’ai suivi aussi une formation scientifique, puisque j’ai fait Supélec, une école d’ingénieur, après des classes préparatoires. Pendant cinq ans j’ai mené de front une carrière en entreprise et la danse, mais depuis dix ans je me consacre entièrement au milieu chorégraphique.
Racontez-nous la création de la Fabrique de la Danse.
Quand j’ai moi-même monté un spectacle avec onze danseurs, en 2014, j’ai trouvé que, malgré mes compétences entrepreneuriales, c’était très difficile de monter une production. Je me suis dit que les danseurs qui sortaient d’école et qui se lançaient avaient encore moins d’outils que moi, donc devaient avoir encore plus besoin d’être aiguillés, d’être formés pour arriver plus vite à leurs objectifs, perdre moins de temps, moins d’argent, se concentrer sur l’artistique et continuer à créer. J’ai lancé la Fabrique de la Danse il y a dix ans pour répondre à ces besoins. Aujourd’hui notre activité consiste principalement en la conception et la réalisation de programmes de formations pour les chorégraphes émergents. Notre objectif est de faire comprendre toute la chaîne de production et de diffusion d’une œuvre pour que les chorégraphes puissent disposer de méthodes et d’outils au moment de monter leurs premiers projets. L’une de nos formations donne par ailleurs accès à une certification de Chorégraphe inscrite au RNCP.
Quel bilan dresseriez-vous après dix ans de pratique ?
Le principal constat n’est pas très positif : la période d’émergence durant laquelle les artistes sont les plus exposés ne cesse de s’allonger. En dix ans, on a vu les productions se transformer en mille feuilles de petites enveloppes.
Pour survivre, les chorégraphes qui, par le passé, se dédiaient à leur compagnie, mettent en place des modèles économiques personnels un peu différents. Ils sont à la fois chorégraphes pour leur compagnie, pour des commandes pédagogiques, dans des groupes de danseurs déjà existants, mais ils vont aussi poursuivre leur carrière d’interprète. Certains se mettent aussi parfois à leur compte pour produire les spectacles des autres.
Vous bénéficiez d’un lieu à Pantin. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Au début, nous n’avions pas de maison fixe. Nous avons été incubés au centquatre-paris et très vite accueillis au Carreau du Temple. En 2016 nous remportons le concours Réinventer Paris nous donnant accès à un lieu de 3 000 m² dans le 20e arrondissement. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu ! En janvier 2021, nous ouvrons finalement un espace temporaire de 100 m² place Gambetta, dans le 20e. Puis nous déménageons à Pantin en janvier 2024. On y est très bien installé sur 350 m², avec un studio de 150 m², un espace de formation, un lieu de vie où on peut organiser des événements, et des bureaux.
Néanmoins, nous continuons à prendre soin de développer nos programmes en collaboration avec d’autres établissements culturels parce que cela permet aux artistes d’élargir leur réseau, d’identifier des professionnels avec qui ils seront peut-être amenés à travailler. En outre, cela leur permet de comprendre d’autres modalités de fonctionnement, d’appréhender d’autres lieux de travail et aussi de disposer d’équipements techniques spécifiques dont notamment de lieux de diffusion pour le grand public. Notre studio est en effet dédié à la création.
Quelle place diriez-vous que vos recrues accordent aux nouvelles technologies et particulièrement aux technologies immersives ?
Pour être honnête, dans toutes nos promotions, depuis dix ans, il n’y a pas eu un seul chorégraphe… pardon, si ! un, mais pas plus, qui s’intéressait à ces technologies et les a intégrées dans son processus de création. C’est un peu étrange, mais ça s’explique très bien. Les écoles de danse sont très peu aménagées techniquement : quand on a du son, on est déjà content ! La formation en danse n’a pas fait sa transition numérique.
Et le problème est peut-être encore moins technologique que financier. Les jeunes chorégraphes peinent déjà à se rémunérer ; ils ne peuvent pas se permettre de rajouter à leur démarche ce volet technologique avec ce qu’il suppose de temps, d’argent et de contraintes.
On le regrette et c’est pourquoi on a lancé, en début d’année, un incubateur spécifique, pour accompagner les chorégraphes souhaitant intégrer ces technologies immersives ou interactives dans leurs créations.
Comment cette formation aux nouvelles technologies s’est-elle mise en place et comment se déroule-t-elle ?
C’est un axe qui nous a toujours tenu à cœur. Il était présent dès le premier jet du dossier lauréat pour Réinventer Paris. Et très rapidement après nous avons développé en interne la webapp DanceNote qui permet de faciliter la transmission de chorégraphies à un groupe de danseurs via un player vidéo 360.
En 2017, nous réalisons le projet Touche le ciel dirigée par Christine Bastin en collaboration avec le créateur numérique, Jacques Hoepffner. Il s’agissait de sensibiliser une centaine d’élèves du 20e arrondissement aux usages du numérique dans la création chorégraphique et dans la danse. On utilisait DanceNote, mais aussi d’autres outils comme la plateforme interactive Data-Danse qui donne un libre accès à toutes sortes d’informations sur le monde de la danse, ou encore la vidéothèque gratuite Numeridanse. Le travail de l’année 2017-2018 avec l’école des Amandiers a donné lieu à une création chorégraphique avec un mapping vidéo.
En 2018, nous lançons la formation « Intégrer les nouvelles technologies à sa création » avec Jean-Marc Matos.
Avec la crise du COVID et l’installation temporaire à Gambetta nous avons mis ces projets en arrêt pendant quelques temps mais une fois installés à Pantin, nous avons décidé de réaliser un plan d’investissement sur trois ans pour équiper notre studio et permettre aux artistes d’y réaliser des captations 3D, des rendus live, etc. C’est Alexandre Legay, mon associé, qui dirige ce projet de transformation.
En parallèle, il nous a semblé essentiel de développer un programme d’accompagnement et de formation pour les chorégraphes, l’incubateur Danse et Technologies et d’imaginer des temps d’acculturation plus ponctuels pour notre communauté dans le studio.
Et comment cette formation est-elle organisée ?
Pour cette première édition, le groupe est constitué de cinq chorégraphes. Notre recette, c’est d’allier des temps d’expérimentation, de recherche et de création.
Les journées de formation s’organisent sur le modèle de master class sur divers sujets. Quel est l’écosystème de la production immersive ? Quels sont les budgets ? Qui sont les financeurs ? Comment organiser une production ? Combien de temps ça prend ? Qu’est-ce que ça change dans un processus de création ? Toutes ces questions de production sont primordiales.
Il y a aussi tout un travail de réflexion sur la diffusion, parce que ce ne sont pas les mêmes acteurs, ce ne sont pas les mêmes contraintes, ni les mêmes coûts que pour des spectacles purement chorégraphiques. Enfin, sur le plan artistique, les artistes sont amenés à réfléchir à la manière dont ces technologies peuvent sublimer la démarche créatrice et renforcer leur propos. ↗