À la croisée de l’art chorégraphique, des technologies numériques et de la stimulation sensorielle, la danse immersive cherche à intégrer activement les spectateurs dans l’expérience scénique. En mobilisant des dispositifs interactifs, des environnements en réalité augmentée ou des espaces modulables, divers festivals s’attachent à proposer des expériences – parfois des expérimentations – capables de redéfinir l’engagement du public et son rapport au mouvement.
Biennale de la Danse de Lyon : le parti-pris de l’innovation
Créée en 1984, la Biennale de la Danse de Lyon est l’un des plus grands festivals de danse contemporaine au monde. Elle a intégré la danse immersive en 2018 avec VR_I de Gilles Jobin en collaboration avec Artanim, des spécialistes de la mocap. Cinq par cinq, les participants, munis d’un casque de VR et d’un ordinateur, sont transportés dans un désert, un loft et un environnement urbain. Sous forme d’avatars, ils peuvent y interagir entre eux et parmi des danseurs virtuels, tantôt géants, tantôt miniatures.
Depuis lors, la Biennale intègre régulièrement des performances faisant appel aux nouvelles technologies. Mais l’immersion peut aussi être low tech. En 2023, Vinii Revlon a ainsi pu plonger le public dans l’univers du voguing avec le Fight For Your Rights Ball inspiré des concours de drag queens des années 1980.
Sónar+D : danse et arts numériques
En parallèle du festival Sónar de Barcelone consacré aux musiques électroniques, Sónar+D propose chaque année des expériences interactives mêlant la danse aux technologie appliquées à la musique, à l’audiovisuel et aux industries culturelles. L’objectif est de favoriser les échanges entre les disciplines et d’explorer de nouvelles approches créatives grâce aux avancées technologiques. Artistes et experts s’y rencontrent autour de la XR, de l’IA et des NFT.
Rone et (La)Horde y ont repris Room With a View en 2023 et 2025. Cette édition 2025 a également vu le lancement d’AI & Music, un programme de trois ans consacré aux usages créatifs de l’IA. C’est dans ce cadre qu’AudioStellar a présenté Territorios sonoros emergentes, un spectacle utilisant le tracking et l’IA pour créer une performance visuelle et sonore basée sur les évolutions de la troupe, entre danse contemporaine et théâtre Butoh.
Mutek : musique électronique et réalité étendue
Créé par Alain Mongeau à Montréal en 1999, le festival Mutek a pour vocation de promouvoir les musiques électroniques en lien avec les mutations technologiques – d’où son nom de “Mu-Tek”. Au fil du temps, l’événement s’est ramifié avec des antennes à Barcelone, Mexico, Buenos Aires, Tokyo, Dubaï et San Francisco.
L’événement intègre naturellement des performances de danse immersive. En 2021, le collectif BATCA/QC+FR/QC présentait Beats, un spectacle alliant danse contemporaine, projections visuelles et création sonore. La même année, le groupe Susy.Technology proposait Antilogy, une expérience immersive globale réunissant audio spatial, vidéo à 360°, VR et performance sonore en direct. En 2024, Latent Body de Daito Manabe explorait l’art génératif en utilisant Mocap et simulation de fluides pour transformer des données de mouvement en vidéo.
Venice immersive : la danse fait son cinéma
Sous la direction de son fondateur Michel Reilhac, lui-même ancien danseur et producteur de tournées, la section Venice Immersive intégré de la Biennale de Venise est largement ouverte aux chorégraphies immersives. La manifestation se distingue par son exploration exigeante de la fusion entre performance chorégraphique et technologies de réalité étendue (VR, AR, MR).
C’est là que Le Bal de Paris de Blanca Li a vu le jour en 2021, tout comme Dazzle: A Re-Assembly of Bodies de Gibson et Martelli en 2022. L’édition de 2024 a révélé Une eau la nuit (Bodies of Water) des Canadiennes Chélanie Beaudin-Quintin et Caroline Laurin-Beaucage, une œuvre de 23mn en VR relevant le défi d’une chorégraphie sous-marine pour révéler les transformations du corps et du mouvement dans un nouvel élément. L’immersion au sens propre devient tangible grâce au média VR.
Digital Body Festival : le corps au temps du numérique
Du 15 au 17 novembre 2024 s’est tenu à Londres le Digital Body Festival. Fondé par le chorégraphe Alexander Whitley, l’événement visait à instaurer un dialogue entre le public et l’avant-garde de la danse interactive et immersive pour affirmer le genre comme un laboratoire d’exploration sensorielle et technologique.
Une série de chorégraphes étaient réunis autour de questionnements sur la représentation digitale du corps et de ses mouvements. En collaboration avec le festival Tanz Karlsruhe, la compagnie d’Alexander Whitney a révélé une expérimentation permise par la technologie Goldsmiths Mocap Streamer : deux danseurs à distance évoluaient en duo dans un espace virtuel. Avec Incantation, Sin Fan a quant à elle combiné danse, mocap et gaming pour interroger la survivance des croyances ancestrales et la marchandisation du corps asiatique à l’ère numérique.
Afropolis : une bulle artistique
Afropolis, le festival itinérant créé à Barcelone en 2021 par le chorégraphe nigérian Qudus Onikeku, est unique en son genre. Mêlant danse, musique, design et arts visuels dans une approche immersive, il rompt radicalement avec les manifestations habituelles pour inviter les spectateurs à déambuler dans des espaces interactifs où la danse se mêle aux projections numériques, aux installations immersives et aux performances participatives.
L’édition 2024, sur la terre natale du fondateur, a transformé pendant huit jours une rue entière de la capitale, Lagos, en un espace de création artistique. Les danseurs interagissaient avec le public, abolissant les frontières entre performeurs et spectateurs. La culture nationale et panafricaine était à l’honneur, affirmant la vitalité et la créativité du continent. En 2025, le festival a pris ses quartiers à Noisiel, en France.
Les festivals de danse immersive redéfinissent profondément la relation entre le spectateur et la performance. À travers des technologies avancées, des approches participatives et des espaces repensés, ces événements ouvrent la voie à de nouvelles formes d’expression corporelle où la frontière entre public et artiste devient poreuse. En intégrant le spectateur dans le processus chorégraphique, ces festivals marquent une évolution majeure de la danse contemporaine, en accord avec une société où l’expérience immersive devient un paradigme central de la culture et du divertissement.