L'immersion à l'aveugle — IP Gastronomy, p. 144
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Artiste, producteur, programmateur

Homme de danse et de théâtre, ancien Directeur du Cinéma pour Arte France, Michel Reilhac est également un réalisateur de réalité virtuelle, pionnier des expériences participatives et des récits hybrides. Il est aujourd’hui Directeur des Études du College Cinéma de la Biennale de Venise, créateur et programmateur de Venice Immersive, et commissaire d’exposition de la section VR de Seriesmania à Lille. Il travaille en outre à la mise en place d’une résidence d’écrivains internationale et panafricaine sur l’île de Lamu, au Kenya. Il est le créateur des dîners dans le noir.

A man of dance and theater, former Director of Cinema for Arte France, Michel Reilhac is also a virtual reality filmmaker and a pioneer of participatory experiences and hybrid narratives. He is currently Director of Studies at the Film College of the Venice Biennale, creator and programmer of Venice Immersive, and curator of the VR section of Seriesmania in Lille. He is also working on setting up an international and pan-African writers’ residency on Lamu Island, Kenya. He is the creator of the dinners in the dark.

Les repas dans le noir constituent l’une des toutes premières expériences de gastronomie immersive en France. Pourriez-vous nous en raconter la genèse ?

C’est une expérience que j’ai inventée en 1993 au festival d’Avignon, comme repas de clôture pour l’équipe de Dark Noir, une carte blanche que j’avais reçue de Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival, pour investir le Lycée Aubanel pendant toute la durée du festival, suite au succès de l’exposition interactive Les Arts étonnants que j’avais faite en 1992 au Fresnoy. On venait alors d’annoncer qu’après avoir été un lieu de distraction pour les ouvriers du Nord, le lieu abandonné depuis 20 ans allait devenir un centre d’art. J’avais imaginé une déambulation à l’intérieur du site, dans son état d’origine. J’avais demandé que rien ne soit nettoyé, que tout soit laissé en état, des graffitis aux toiles d’araignées.

L’exposition immersive avait été un vrai succès et je l’avais reprise l’été suivant à Chaillot. Elle y avait attiré tellement de visiteurs qu’on avait dû faire intervenir la police pour gérer les queues de spectateurs. Beaucoup étaient furieux de ne pas pouvoir rentrer, il y avait même eu quelques débordements.

Dans Les Arts étonnants, la dernière installation était un parcours dans le noir absolu, avec des aveugles pour guides. Et à la fin de ce parcours, qui se déroulait sur la grande scène de Chaillot, il y avait un bar tenu par un aveugle, où il fallait payer sa boisson. Chacun était donc confronté au défi de consommer et de régler l’addition sans rien y voir. Cela avait eu un très fort impact. J’ai proposé alors à Avignon de faire une programmation intégralement sur l’obscurité, sur des œuvres d’art, de la danse, du théâtre, des installations d’artistes internationaux, qui jouaient sur l’obscurité. J’étais accueilli au Lycée Aubanel, j’avais donc six lieux à ma disposition pendant toute la durée du festival. Là aussi, le succès a été complet. Et à la fin de cet événement, intitulé Dark Noir, on a décidé de faire le dîner de clôture dans le noir absolu. On était une soixantaine, avec aussi les personnes aveugles qui avaient participé à l’exposition. Ça a été un moment tellement incroyable que j’ai eu envie de répéter l’expérience.

Dark Noir a ensuite été repris à Paris, au Forum des Images dont je venais de prendre la direction. Et là, en plus des parcours et des expériences, j’ai ajouté tous les soirs des dîners dans le noir. Le moins qu’on puisse dire est que ça a cartonné. Et donc, à la clôture de l’exposition, j’ai ouvert un restaurant dans un espace associatif en bas de la rue Montorgueil, l’espace Cerise, juste à côté du Forum des Images. On a tenu ce restaurant pendant deux mois. C’est comme ça que l’aventure a commencé.

Mon assistant de l’époque, Fabrice Roszczka, a monté une société pour exploiter le concept. C’est devenu une entreprise tout à fait florissante qui s’exporte un peu partout dans le monde. Outre les restaurants et l’organisation d’événements, elle a d’ailleurs ouvert un spa et un salon de massage dans le noir, qui se trouvent là où tout a commencé, dans la rue Montorgueil.

Avez-vous encore des rapports avec son entreprise ?

Non, pas depuis son lancement, mais je suis crédité comme créateur du concept.

Le projet allie immersivité et inclusivité. De ces deux aspects, pourriez-vous nous dire lequel prévalait au départ et comment ils s’articulent aujourd’hui ?

Si je reviens au tout début, je dirais que c’était d’abord inclusif. C’était lié à une installation que j’avais vue au Musée de l’Hygiène à Dresde. Il y avait un parcours dans l’obscurité qui nous proposait de cheminer avec une canne. Je souhaitais sensibiliser le public au handicap visuel, lui faire prendre conscience de ce qu’est la condition d’aveugle, sans l’obliger à faire semblant d’en être un. Il s’agissait d’utiliser l’immersion pour créer une relation d’empathie avec les non-voyants.

Il est intéressant de voir comment ce concept est parti du milieu de l’art pour devenir un business rentable. D’une certaine manière, vous avez réalisé, il y a une trentaine d’années, ce dont tout le monde rêve encore aujourd’hui dans le monde de l’immersif : un événement artistique qui se fait amplifier, qui devient une exploitation éphémère puis débouche sur une proposition commerciale. Trouvez-vous significatif le fait que ça vienne de l’art et non de la restauration ?

Le propre du concept est qu’il est parfaitement immersif sans recourir à la moindre technologie. Ce qui est important, c’est la qualité de la proposition plus que son origine. L’impact aurait été le même si l’idée était née dans le milieu de la restauration, si elle était venue à un cuisinier plutôt qu’à un plasticien. Pour qu’une expérience immersive soit réussie, il faut et il suffit que le design utilisateur soit optimal. C’est la seule boussole qui vaille.

Sur la question de la sensorialité, est-ce que vous avez pu analyser les rapports entre la vue et le goût ?

Bien sûr. C’est étonnant à quel point la vue conditionne le goût. On a vu des gens incapables de reconnaître des condiments au goût pourtant très fort, comme la moutarde. On a aussi fait des soirées œnologiques avec des gens qui pensaient bien connaître les vins. Il est curieux de voir comment certains peinaient, parfois, à distinguer tout simplement un blanc d’un rouge.

Et puis on a fait des découvertes. Je me rappelle une fois où on avait préparé du saumon en papillote, avec des herbes et des légumes. Quand on a ouvert le papier d’aluminium dans l’obscurité, le saumon était d’un vert phosphorescent. On savait parfaitement comment il avait été cuisiné, mais c’était quand même flippant : on avait l’impression de manger quelque chose de radioactif.

Et vous avez fait d’autres découvertes ?

Ce qu’on a vraiment découvert, c’est combien le fait de manger ensemble renforce les liens sociaux. Les dîners étaient organisés par tables de dix. Il y avait neuf convives et un hôte aveugle qui les accueillait et les aidait ou les rassurait, le cas échéant. Les serveurs étaient aveugles aussi. L’obscurité et les conversations rassemblaient les gens et leur permettaient de tenir des propos souvent assez personnels voire intimes. Les convives avaient beau être de parfaits inconnus, il sortaient de là en ayant partagé des moments souvent intenses.

On avait d’ailleurs installé un salon à côté de la salle de restauration pour que les gens puissent prendre le café en se voyant, mais sans le guide aveugle pour ne pas créer une situation d’inégalité.

Pouvez-vous nous présenter le déroulé de l’expérience ?

Tu t’inscrivais, tu faisais une réservation, tu étais accueilli dans une antichambre par un responsable qui expliquait l’expérience. Chaque groupe de neuf entrait ensuite dans la salle à manger à la queue leu-leu en se tenant par les épaules pour ne pas se perdre. À la table, les convives étaient pris en charge par leur hôte aveugle et servis par des aveugles. Pendant le dîner, on jouait bien sûr à deviner ce qu’on dégustait, mais ce n’était pas le but.

L’ambition du projet était de faire faire l’expérience de l’obscurité totale à des gens qui n’étaient pas aveugles. Il s’agissait d’inverser les rôles ou plutôt les handicaps entre, d’une part, l’hôte et les serveurs qui devenaient les guides, de l’autre les convives qui étaient totalement handicapés par l’obscurité totale ; autrement dit entre ceux que l’absence de lumière ne gênaient pas et ceux qui en étaient réduits à tâtonner. On créait ainsi de l’empathie, ce qui se ressentait dans les échanges.

Le dîner durait à peu près une heure et demie. À la fin, une table après l’autre, les neuf voyants étaient raccompagnés vers la sortie par leur hôte, mais sans qu’ils puissent jamais le ou la voir. On les installait dans un salon très faiblement éclairé par des bougies, et là il pouvaient rester, parfois pendant deux heures, à discuter de ce qu’ils avaient vécu, à parler avec les organisateurs, etc.

Par la suite, à la fin des années 90, tout cela a débouché sur une émission de télévision, initiée et produite par Jean Yves Robin, une série de France 3 : Les Dîners dans le noir. On invitait deux personnalités qui venaient dans le studio sans savoir avec qui elles allaient dîner. Elles se retrouvaient face à face, sans se voir, avec le psychanalyste Gérard Miller et une journaliste aveugle, Sophie Massieu, qui occupaient ensemble la place de l’hôte. Tout était filmé en caméra infrarouge. Les échanges étaient passionnants. On a fait deux saisons de huit dîners.

Est-ce qu’au cours de ces multiples expériences il vous est arrivé de devoir faire face à de mauvaises réactions : des gens qui angoissaient, qui ne pouvaient pas tenir ?

Oui, c’est arrivé dans le parcours de Dark Noir. Très peu néanmoins. Par contre, au début, on a eu des moments assez gaguesques évidemment.

Ce qui est très intéressant dans cette expérience, c’est l’utilisation de l’immersivité pour créer du lien, de la convivialité.

Il y a un parallèle à faire, me semble-t-il, avec la socialisation dans un monde virtuel comme VRChat. J’ai toujours été étonné de voir comment, dans le virtuel, on est amené à respecter les mêmes codes comportementaux, à ressentir les mêmes pudeurs que dans le monde physique. Entre avatars, a priori, on devrait être plus à l’aise pour se taper sur l’épaule, s’embrasser ou se donner des accolades. Il n’en est rien. Quand par exemple on a un spawn point — un endroit unique où tous les participants se matérialisent — et qu’on ne le quitte pas assez vite en arrivant, il n’est pas rare qu’un autre avatar surgisse à l’intérieur de nous. Aussitôt tout le monde s’excuse, on sent de la gêne alors que le contact est purement immatériel. L’immersion est clairement un puissant facteur de socialisation.

Au fond, la différence est peut-être moins entre le réel et le virtuel qu’entre l’incarnation et la décorporation.

Tout à fait. La question de la gastronomie immersive m’intéresse d’autant plus que le goût est en fait le grand absent des expériences virtuelles, même de celles qui se qualifient de multisensorielles. On n’a guère d’exemple d’un lien convaincant entre le goût et le monde virtuel.

Je [Mathias Chelebourg, NDLR] m’y étais essayé dans Alice the VR Play : les utilisateurs étaient invités à manger des champignons en meringue. Comme ils leur apparaissaient fluorescents dans le casque, ils osaient à peine les mettre à la bouche.

Oui mais justement, c’est l’exception. Là, il y avait un parallèle total entre l’action virtuelle et la réalité de l’action physique. L’expérience utilisateur était optimale. C’est cette continuité naturelle entre les deux mondes qui fait défaut le plus souvent.

Il semble qu’il y ait deux grandes approches expérientielles, l’une qui consiste à saturer les sens, et l’autre à priver les utilisateurs de l’un ou l’autre. Je pense aux chambres anéchoïques dans lesquelles on est comme sourd. On peut aussi évoquer le Covid qui a appris aux malades la triste réalité de l’agueusie. Il semble qu’à chaque fois, un autre sens tend à compenser. Et cette compensation est très exploitable dans l’immersif.

Effectivement, et je conclurai en citant Matrix, lorsque Morpheus redéfinit la réalité pour Neo : « Qu’est ce que le réel ? Comment définir le réel ? Si on parle de ce que nous pouvons percevoir, de ce que nous pouvons sentir, goûter et voir, alors le réel n’est rien d’autre que des signaux électriques interprétés par notre cerveau. » Peu importe, dès lors, d’où viennent les signaux. Tout ce qui les produit peut être interprété comme la réalité. La VR consiste à jouer sur cet état de fait, donc à tromper les sens pour procurer à ses utilisateurs une illusion de réalité. On les fait plonger dans la matrice.